Les bactéries sont-elles un risque pour les lutteurs de sumo ?

Temps de lec­ture : 7 minutes

Les bles­sures sont cou­rantes dans les sports de com­bats tel que le sumo. En plus des bles­sures phy­siques, des infec­tions par des micro-orga­nismes peuvent sur­ve­nir suite aux com­bats. Plusieurs études scien­ti­fiques ont mis en évi­dence la trans­mis­sion d’infec­tions entre lut­teurs. Ces études visent aus­si à savoir quels micro-orga­nismes sont pré­sents dans les salles de sports pour pré­ve­nir d’éventuellement conta­mi­na­tions [14]. Des scien­ti­fiques japon­nais se sont notam­ment pen­chés sur les bac­té­ries pré­sentes dans le sol du ter­rain uti­li­sé pour les com­bats de sumo.

Quel est le lien entre sport de combats et infections par des micro-organismes ?

La sur­face de la peau humaine est cou­verte de micro-orga­nismes. En effet, la peau pré­sente un rôle de “bar­rière” pour empê­cher le pas­sage des micro-orga­nismes et les main­tient à l’ex­té­rieur du corps. Lors de contacts directs entre deux peaux, des micro-orga­nismes peuvent ain­si être trans­fé­rés d’un spor­tif à l’autre. Les bles­sures (cou­pures ou petites plaies) acquises lors du com­bat réduisent l’ef­fi­ca­ci­té de “bar­rière” de la peau et favo­risent ain­si l’en­trée des micro-orga­nismes dans le corps humain. Les micro-orga­nismes peuvent aus­si être trans­fé­rés par des contacts indi­rects entre les spor­tifs, c’est-à-dire dépo­sés sur des sur­faces ou des équipements.

Lors d’in­fec­tions chez des spor­tifs en plus de la mala­die il y a une perte de temps d’en­trai­ne­ment pour les lut­teurs voir même une perte de confiance. Lors de cer­tains évé­ne­ments spor­tifs, les lut­teurs avec des lésions sur la peau ne sont pas accep­tés lors de compétitions.

Le sumo et infections par des micro-organismes

Le sumo est un sport de com­bat emblé­ma­tique du Japon, durant lequel des bles­sures sont pos­sibles. Notamment car les lut­teurs, appe­lés riki­shis ou sumō­to­ris, dis­posent de peu d’é­qui­pe­ments de pro­tec­tions. Ils portent seule­ment une bande de tis­su enrou­lée autours des reins et de l’en­tre­jambe : le mawa­shi. Lorsque les sumos tombent, leur peau est donc direc­te­ment en contact avec le sol. Les plaies issues de ces bles­sures sont des “portes d’en­trées” pour des micro-organismes.

Inspiré de l’i­mage Jonidan bout 2009 Sep de FourTidles (lien). ; licence crea­tive com­mons Attribution — Partage dans les Mêmes Conditions 3.0 non trans­po­sé (CC BY-SA 3.0)

Au japon, à plu­sieurs reprises l’hos­pi­ta­li­sa­tion de sumō­to­ri ont conduit à détec­ter des épi­dé­mies. Des enquêtes sur ces infec­tions ont per­mis de démon­trer qu’elles étaient dues à la pra­tique de ce sport et pro­ve­naient des clubs de sumo. Par exemple, la moi­sis­sure Trichophyton ton­su­rans (tinea gla­dia­to­rum) res­pon­sable d’in­fec­tions de la peau appe­lées der­ma­to­phy­toses a été détec­tée, au Japon, chez 186 judo­ka et 32 sumos [5]. Des conta­mi­na­tions entre sumō­to­ris par le virus de l’hé­pa­tite B ont été détec­tées dans au moins deux clubs [6 ; 7]. Des virus de la famille Herpes ont aus­si été détec­tés chez des sumō­to­ris et ont même été fatal pour l’un d’entre eux [8].

Le terme Herpes gla­dia­to­rum est uti­li­sé pour dési­gner ces infec­tions chez les lut­teurs. Les symp­tômes sont notam­ment de la fièvre et l’ap­pa­ri­tion de plaies au niveau du visage ou sur le corps. Mais sou­vent l’in­fec­tion reste asymp­to­ma­tique. La par­ti­cule virale pos­sède une enve­loppe qui entoure la cap­side.

Les scien­ti­fiques sup­posent que le mode de vie tra­di­tion­nelle des sumos, en écu­rie (heya), aurait favo­ri­sé ces échanges. Les entrai­ne­ments ne sont pas for­cé­ment arrê­tés lors de petites bles­sures ce qui peut aug­mente la pro­ba­bi­li­té d’in­fec­tions. De plus le stress lié aux régimes ali­men­taires ou aux com­pé­ti­tions peuvent avoir un rôle néga­tif sur la san­té et donc aus­si faci­li­ter les infections.

Où se déroulent les combats de sumo ?

Les com­bats de sumo ont lieu dans un cercle de bottes de pailles pla­cées sur une pla­te­forme d’ar­gile appe­lée dohyō. Avant chaque com­bat, du sel est jeté sur le ter­rain pour le puri­fier, selon les tra­di­tions shintoïstes. 

Quelles sont les bactéries présentes sur un dohyō ?

Des échan­tillons de sols ont été obte­nus du dohyō de l’u­ni­ver­si­té de sciences du sport Nittaidai et du stade de sumo Kokugikan à Tokyo. Des pré­lè­ve­ments du sol sont réa­li­sées durant les quatre sai­sons de l’an­née. À par­tir de ces pré­lè­ve­ments les bac­té­ries sont culti­vées et iden­ti­fiées via un appreil auto­ma­ti­sé (VITEK® 2 ; BioMérieux).

Le sys­tème VITEK® 2 cor­res­pond à des petites cartes conte­nant 64 cupules per­met­tant la culture d’un micro-orga­nisme. Un sys­tème de micro-tuyaux per­met de trans­fé­rer dans chaque cupule le micro-orga­nisme à par­tir d’un tuyau cen­tral plon­gé dans un tube. Parmi les bac­té­ries pré­sentes seules celles se déve­lop­pant en pré­sence de dioxy­gène (la flore aéro­bie) sont étudiées.

Un total de 32 bac­té­ries ont été iden­ti­fiées dans cette étude. Des bac­té­ries patho­gènes comme Staphylococcus aureus ou Bacillus cereus sont détec­tées dans le sol, lors de cette étude. Elles peuvent pré­sen­ter un risque pour les lut­teurs lors de bles­sures, par exemple Staphylococcus aureus qui est connue pour être res­pon­sable d’in­fec­tions puru­lentes de la peau comme l’im­pé­ti­go ou des abcès.

Les bac­té­ries détec­tées, dans le sol dohyō, varient en fonc­tion des sai­sons de l’an­née. Par exemple, la bac­té­rie Bacillus sphae­ri­cus est abon­dante l’é­té mais retrou­vée de façon plus faible lors des autres sai­sons. Les auteurs sup­posent que ces varia­tions d’a­bon­dances sont liées aux dif­fé­rences de tem­pé­ra­tures entre les sai­sons de l’an­née. Au contraire, Bacillus mega­te­rium, l’une des bac­té­ries les plus abon­dantes dans ce sol est détec­tée, de façon constante, lors des quatre sai­sons. Elle repré­sente envi­ron 15 % des bac­té­ries pré­sentes. Cette bac­té­rie est connue pour être halo­phile, c’est-à-dire pou­voir se déve­lop­per en pré­sence de fortes concen­tra­tions en sel [9], ce qui coïn­cide avec le sel jeté sur le terrain.

Bacillus mega­te­rium est connue pour être une bac­té­rie de grande taille (4 µm de lar­geur). Son nom d’espècemega­te­rium” signi­fie en latin “grande bête” [10]. Au total 10 espèces de Bacillus sont détec­tées lors de cette étude par­mi les 32 souches bactériennes.

Un grain de sel

Les quan­ti­tés impor­tantes de sel jetées sur le ter­rain peuvent influen­cer les bac­té­ries pré­sentes dans le sol. Après chaque match, le sol est remué puis mis à niveau ce qui conduit à une répar­ti­tion homo­gène du sel. Cette étude indique que le sol du dohyō contient ini­tia­le­ment 0,006 % de sel avant un tour­noi. Plusieurs pré­lè­ve­ments lors d’une com­pé­ti­tion de sumo révèlent que la pour­cen­tage de sel dans le sol atteint entre 32 et 47 %.

Cet ajout de sel conduit à une dimi­nu­tion du nombre de bac­té­rie pré­sentes dans le sol au début du tour­noi. Puis au fur et à mesure du tour­noi, la com­mu­nau­té de bac­té­ries se modi­fie et le nombre de bac­té­ries aug­mente. La com­mu­nau­té bac­té­rienne était com­po­sée, avant le tour­noi, à 92 % de bacille à colo­ra­tion de Gram néga­tive est rem­pla­cée par d’autres bac­té­ries et dimi­nue jus­qu’à 10 à 12 %. En paral­lèle des bacilles et des coques à colo­ra­tion de Gram posi­tive sont plus pré­sents durant le tournoi.

L’abondance des bac­té­ries pré­sentes dans le sol du dohyō varie entre le début et la fin de la com­pé­ti­tion. La forte pré­sence de sel dans le sol pour­rait expli­quer cette variation.

Perspectives de l’étude

La majo­ri­té des bac­té­ries détec­tées, dans ce sol, sont retrou­vées natu­rel­le­ment dans l’en­vi­ron­ne­ment. Certaines telles que Staphylococcus aureus sont connues pour être res­pon­sables d’in­fec­tions de la peau et peuvent pré­sen­ter un dan­ger pour les sumō­to­ris. Mieux connaître les bac­té­ries pré­sentes dans ce sol pour­rait per­mettre à terme de pro­po­ser des solu­tions pour net­toyer /​ dés­in­fec­ter le dohyō et ain­si pré­ve­nir des infec­tions [3]. Un meilleur sui­vi médi­cal des spor­tifs est éga­le­ment faci­li­té via de telles études scientifiques.

Référence de l’étude

Osafune, T., Mitsuboshi, M., Ito, T., Aoki, S., Ehara, T., Hashiguchi, H., & Minami, K. (2007). Analysis of bac­te­rial flo­ra in dohyo soil. Environmental health and pre­ven­tive medi­cine, 12(1), 1116. https://​doi​.org/​10​.​1007​/​B​F​02898187 (lien)


Références biblio­gra­phiques

[1] Peterson, A. R., Nash, E., & Anderson, B. J. (2019). Infectious disease in contact sports. Sports health, 11(1), 4758. https://​doi​.org/​10​.​1177​/​1941738118789954 (lien)

[2] Nowicka, D., Bagłaj-Oleszczuk, M., & Maj, J. (2020). Infectious diseases of the skin in contact sports. Advances in cli­ni­cal and expe­ri­men­tal medi­cine : offi­cial organ Wroclaw Medical University, 29(12), 14911495. https://​doi​.org/​10​.​17219​/​a​c​e​m​/​129022 (lien)

[3] Martykanova, D. S., Davletova, N. C., Zemlenuhin, I. A., Volchkova, V. I., Mugallimov, S. M., Ahatov, A. M., Laikov, A. V., Markelova, M. I., Boulygina, E. A., Lopukhov, L. V., & Grigoryeva, T. V. (2019). Skin micro­bio­ta in contact sports ath­letes and selec­tion of anti­sep­tics for pro­fes­sio­nal hygiene. BioMed research inter­na­tio­nal, 2019, 9843781. https://​doi​.org/​10​.​1155​/​2019​/​9843781 (lien)

[4] Young, L. M., Motz, V. A., Markey, E. R., Young, S. C., & Beaschler, R. E. (2017). Recommendations for best disin­fec­tant prac­tices to reduce the spread of infec­tion via wrest­ling Mats. Journal of ath­le­tic trai­ning, 52(2), 8288. https://doi.org/10.4085/10626050-52.1.02 (lien)

[5] Anzawa, K., Mochizuki, T., Nishibu, A., Ishizaki, H., Kamei, K., Takahashi, Y., Fujihiro, M., & Shinoda, H. (2011). Molecular epi­de­mio­lo­gy of Trichophyton ton­su­rans strains iso­la­ted in Japan bet­ween 2006 and 2010 and their sus­cep­ti­bi­li­ty to oral anti­my­co­tics. Japanese jour­nal of infec­tious diseases, 64(6), 458462. (lien)

[6] Kashiwagi, S. (1982). An Outbreak of Hepatitis B in Members of a High School Sumo Wrestling Club. JAMA : The Journal of the American Medical Association, 248(2), 213. doi:10.1001/jama.1982.03330020057030 

[7] Bae, S. K., Yatsuhashi, H., Takahara, I., Tamada, Y., Hashimoto, S., Motoyoshi, Y., Ozawa, E., Nagaoka, S., Yanagi, K., Abiru, S., Komori, A., & Ishibashi, H. (2014). Sequential occur­rence of acute hepa­ti­tis B among mem­bers of a high school Sumo wrest­ling club. Hepatology research : the offi­cial jour­nal of the Japan Society of Hepatology, 44(10), E267–E272. https://​doi​.org/​10​.​1111​/​h​e​p​r​.​12237

[8] Ban, F., Asano, S., Ozawa, S., Eda, H., Norman, J., Stroop, W. G., & Yanagi, K. (2008). Analysis of herpes sim­plex virus type 1 res­tric­tion frag­ment length poly­mor­phism variants asso­cia­ted with Herpes gla­dia­to­rum and Kaposi’s vari­cel­li­form erup­tion in sumo wrest­lers. The Journal of gene­ral viro­lo­gy, 89(Pt 10), 24102415. https://doi.org/10.1099/vir.0.2008/0033680 (lien)

[9] Mishra, R. R., Prajapati, S., Das, J., Dangar, T. K., Das, N., & Thatoi, H. (2011). Reduction of sele­nite to red ele­men­tal sele­nium by mode­ra­te­ly halo­to­le­rant Bacillus mega­te­rium strains iso­la­ted from Bhitarkanika man­grove soil and cha­rac­te­ri­za­tion of redu­ced pro­duct. Chemosphere, 84(9), 12311237. https://​doi​.org/​10​.​1016​/​j​.​c​h​e​m​o​s​p​h​e​r​e​.​2011​.​05​.​025 (lien)

[10] Vary, P. S., Biedendieck, R., Fuerch, T., Meinhardt, F., Rohde, M., Deckwer, W.-D., & Jahn, D. (2007). Bacillus mega­te­rium—from simple soil bac­te­rium to indus­trial pro­tein pro­duc­tion host. Applied Microbiology and Biotechnology, 76(5), 957967. doi:10.1007/s00253-00710893 (lien)

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