Fumer du cannabis augmente-t-il le risque d’avoir des caries ?

Temps de lec­ture : 6 minutes

L’usage thé­ra­peu­tique du can­na­bis fait débat dans de nom­breux pays. Des études scien­ti­fiques indiquent que cette plante pour­rait être uti­li­sée à des fins médi­cales pour réduire les dou­leurs ou l’an­xié­té [1]. Néanmoins, elle pré­sente aus­si des effets néga­tifs notam­ment pour l’ap­pren­tis­sage, la san­té men­tale ou pour l’hy­giène buc­co-den­taire. Le sui­vi médi­cale de per­sonnes fumant du can­na­bis montre en effet une plus mau­vaise hygiène den­taire com­pa­rée à celle des per­sonnes n’en consom­mant pas [2]. Pare exemple, le risque de paro­don­tite, une mala­die du tis­su entou­rant la dent d’o­ri­gine bac­té­rienne, est plus impor­tantes chez les per­sonnes fumant du can­na­bis. La pré­sence de caries, une autre mala­die cau­sée par des bac­té­ries est-elle aus­si aug­men­tée chez les per­sonnes fumant du cannabis ?

Schéma d'une carie

C’est quoi le cannabis ?

Le can­na­bis cor­res­pond à un groupe de plantes : Cannabis sati­va, Cannabis indi­ca et Cannabis rude­ra­lis. Il est aus­si appe­lé “mari­jua­na” lorsque la plante elle même est consom­mée ou “résine”, “shit” et “haschisch” lors­qu’elle est fumée sous forme de joints.

La plante de can­na­bis contient de nom­breuses molé­cules ayant un effet sur le corps humain. Parmi celles-ci, on retrouve les can­na­bi­noïdes et notam­ment le ∆-9-tétra­hy­dro­can­na­bi­nol, aus­si appe­lé THC, qui est res­pon­sable de l’ef­fet eupho­ri­sant du can­na­bis chez l’hu­main. Mais il ne s’a­git pas du seul can­na­bi­noïde pré­sent dans la plante car plus d’une cen­taine d’autres sont détec­tés dans le can­na­bis, cha­cun ayant des pro­prié­tés dif­fé­rentes et cer­tains étant même capables d’in­hi­ber la crois­sance de micro-organismes.

Exemple de can­na­bi­noïdes retrou­vés dans le cannabis.

Quel est l’effet du cannabis sur les bactéries ?

Des études scien­ti­fiques ont mon­tré que les can­na­bi­noïdes issues du can­na­bis peuvent stop­per la crois­sance bac­té­rienne et pour­raient ser­vir comme de nou­veaux anti­bio­tiques [3]. Des tests in vitro, dans des tubes à essais, confirment les effets de ces com­po­sés lors­qu’ils sont uti­li­sés sépa­ré­ment [4]. Néanmoins les effets des mélanges de plu­sieurs can­na­bi­noïdes sont plus dif­fi­ciles à étu­dier. À cela s’a­joute le fait que les can­na­bi­noïdes pré­sents dans la plante sont dif­fé­rents selon la varié­té végé­tale. Des études réa­li­sées avec des plantes dif­fé­rentes peuvent donc conduire à des résul­tats qui varient aussi.

Les effets anti-micro­biens du can­na­bis sont encore plus com­plexes à étu­dier chez les humains. Notamment car le corps humain pro­duit des molé­cules appar­te­nant à la famille des can­na­bi­noïdes : les endo­can­na­bi­noïdes. Les molé­cules issues du can­na­bis peuvent donc avoir un effet sur les bac­té­ries mais aus­si per­tur­ber les fonc­tions du corps humains uti­li­sant des endo­can­na­bi­noïdes. Parmi les fonc­tions du corps régu­lées par des endo­can­na­bi­noïdes, il y a notam­ment le sys­tème immu­ni­taire qui est char­gé de pro­té­ger le corps contre les micro-orga­nismes. Les (endo)cannabinoïdes peuvent-ils impac­ter les bac­té­ries res­pon­sables de caries ?

Description de l’étude

Une étude scien­ti­fique a été menée dans l’hôpital de Nazareth en Israël pour déter­mi­ner les effets du can­na­bis sur les caries. Seize patients souf­frants de dou­leurs mus­cu­lo-sque­let­tiques sont recru­tés pour cette étude. Ces patients n’ont pas d’an­té­cé­dents de consom­ma­tion de can­na­bis et ont une moyenne d’âge de 52 ans. Des pré­lè­ve­ments de salives sont réa­li­sés avant le début trai­te­ment puis une et quatre semaine(s) après le com­men­ce­ment de cette expérience.

La pré­sence de deux bac­té­ries impli­quées dans la for­ma­tion de caries est recher­chée à l’aide d’un kit com­mer­cial [7]. Celui-ci consiste en une lan­guette de plas­tique recou­verte par deux milieux de cultures dif­fé­rents. L’un de ces milieux per­met la crois­sance de la bac­té­rie Streptococcus mutans (S. mutans) et l’autre de Lactobacillus spp.

Le kit CRT (ancien­ne­ment Cariescreen SM®) contient deux milieux de cultures sélec­tifs per­met­tant la crois­sance spé­ci­fique des bac­té­ries S. mutans et de Lactobacillus spp res­pon­sables de caries.

L’échantillon de salive ayant été dépo­sé sur les milieux de cultures du kit, ceux-ci sont pla­cés dans une étuve le temps que les bac­té­ries se déve­loppent. Après 48 heures, la pré­sence de colo­nies est recher­ché sur les milieux de cultures. En fonc­tion du nombre d’uni­té for­mant colo­nie (UFC), l’é­chan­tillon est consi­dé­ré comme étant à risque de caries ou non.

La lec­ture des résul­tats se fait en comp­tant le nombre d’UFC (Unités Formant Colonies) rap­por­té au volume de salive uti­li­sé (en mL). En des­sous d’un seuil (105 UFC.mL-1), le résul­tat est consi­dé­ré comme une absence de risque de caries. Au des­sus de ce seuil, il y a risque de caries.

Quel est l’effet de la consommation cannabis sur ces deux bactéries ?

Au cours de l’é­tude, les scien­ti­fiques observent une aug­men­ta­tion de la fré­quence des bac­té­ries S. mutans et Lactobacillus dans la salive des patients. Ces résul­tats semblent indi­quer que la consom­ma­tion de can­na­bis conduit à la pré­sence de bac­té­ries impli­quées dans la for­ma­tion de caries. Si les can­na­bi­noïdes pré­sents dans le can­na­bis peuvent inhibent la crois­sance de bac­té­ries com­ment expli­quer qu’en pré­sence de ces com­po­sés elles sont quand même plus fréquentes ?

Une balance complexe entre plusieurs effets

Une autre étude sur les infec­tions bac­té­riennes des dents four­nit des pistes pour com­prendre cet effet [8]. Selon cette étude, le can­na­bis a un effet néga­tif sur la crois­sance bac­té­rienne mais aus­si sur les cel­lules du sys­tème immu­ni­taire. Un “équi­libre” se forme ain­si entre les effets néga­tifs sur les bac­té­ries patho­gènes et ceux sur le sys­tème immu­ni­taire. Si le can­na­bis a un effet néga­tif plus impor­tant sur les défenses immu­ni­taires que sur les bac­té­ries, “l’é­qui­libre” serait rom­pu ce qui favo­rise la crois­sance des bac­té­ries patho­gènes.

La consom­ma­tion de can­na­bis pro­vo­que­rait un dés­équi­libre entre les bac­té­ries patho­gènes et les défenses immunitaires.

Perspectives de l’étude

Les résul­tats obte­nus, dans cette étude, ne sont pas suf­fi­sants pour répondre à la ques­tion posée par les scien­ti­fiques. En effet, le nombre de patients, seule­ment 16, est très faible pour obte­nir des résul­tats fiables d’un point de vue sta­tis­tique. Il faut éga­le­ment tenir compte que la pré­sence de ces bac­té­ries peut s’ex­pli­quer par des fac­teurs du mode de vie des patients autre que la consom­ma­tion thé­ra­peu­tique de can­na­bis. Comme l’in­dique les auteurs de l’é­tude c’est une rai­son de plus d’être pru­dent avec ces données. 

Néanmoins ces résul­tats vont dans le sens des pro­blèmes de san­té buc­cale chez les per­sonnes consom­mant du can­na­bis. D’autres études seront néces­saire pour mieux com­prendre ce phé­no­mène et per­mettre un meilleur sui­vi des patients uti­li­sant du can­na­bis à des fins médicales.

Référence de l’étude

Habib, G., Steinberg, D., & Jabbour, A. (2021). The impact of medi­cal can­na­bis consump­tion on the oral flo­ra and sali­va. PLoS one, 16(2), e0247044. https://​doi​.org/​10​.​1371​/​j​o​u​r​n​a​l​.​p​o​n​e​.​0247044 (lien)


Bibliographie com­plé­men­taire

[1] Mahabir, V. K., Merchant, J. J., Smith, C., & Garibaldi, A. (2020). Medical can­na­bis use in the United States : a retros­pec­tive data­base stu­dy. Journal of can­na­bis research, 2(1), 32. https://doi.org/10.1186/s42238-02000038‑w (lien)

[2] Thomson, W. M. (2008). Cannabis smo­king and per­io­don­tal disease among young adults. JAMA, 299(5), 525. doi:10.1001/jama.299.5.525 (lien)

[3] Karas, J. A., Wong, L., Paulin, O., Mazeh, A. C., Hussein, M. H., Li, J., & Velkov, T. (2020). The anti­mi­cro­bial acti­vi­ty of can­na­bi­noids. Antibiotics (Basel, Switzerland), 9(7), 406. https://​doi​.org/​10​.​3390​/​a​n​t​i​b​i​o​t​i​c​s​9070406 (lien)

[4] Appendino, G., Gibbons, S., Giana, A., Pagani, A., Grassi, G., Stavri, M., …& Rahman, M. M. (2008). Antibacterial can­na­bi­noids from Cannabis sati­va : A structure−activity stu­dy. Journal of Natural Products, 71(8), 14271430. doi:10.1021/np8002673 (lien)

[5] Adejumo, A. C., & Bukong, T. N. (2019). Cannabis use and risk of Clostridioides dif­fi­cile infec­tion : Analysis of 59,824 hos­pi­ta­li­za­tions. Anaerobe, 102095. doi:10.1016/j.anaerobe.2019.102095 (lien)

[6] Bowen, W. H., Burne, R. A., Wu, H., & Koo, H. (2018). Oral bio­films : Pathogens, matrix, and poly­mi­cro­bial inter­ac­tions in microen­vi­ron­ments. Trends in Microbiology, 26(3), 229242. doi:10.1016/j.tim.2017.09.008 (lien)

[7] Jordan, H. V., Laraway, R., Snirch, R., & Marmel, M. (1987). A sim­pli­fied diag­nos­tic sys­tem for cultu­ral detec­tion and enu­me­ra­tion of Streptococcus mutans. Journal of Dental Research, 66(1), 5761. doi:10.1177/00220345870660011201 (lien)

[8] Gu, Z., Singh, S., Niyogi, R. G., Lamont, G. J., Wang, H., Lamont, R. J., & Scott, D. A. (2019). Marijuana-deri­ved can­na­bi­noids trig­ger a CB2/​PI3K axis of sup­pres­sion of the innate res­ponse to oral patho­gens. Frontiers in immu­no­lo­gy, 10, 2288. https://​doi​.org/​10​.​3389​/​f​i​m​m​u​.​2019​.​02288 (lien)

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